Mémoires Croisées

Septembre 1939 : comment les Français sont entrés en guerre, Piotr Bilos et Fabrice Grenard, 17 septembre 2019

Les Mardis du Cercil-Musée Mémorial, en partenariat avec les  Cafés historiques et l’association Loire-Vistule.

Hélène Mouchard-Zay  présente les intervenants :

Piotr Biłos : maître de conférence, responsable de la section de polonais à l’INALCO, il commentera le film documentaire de Julien Bryan : Siège-Varsovie 1939, 9 min.

Fabrice Grenard : historien, responsable du pôle Recherche et Pédagogie à la Fondation de la Résistance, il vient de faire paraître, aux éditions Vendémiaire, Les Maquisards. Combattre dans la France occupée.

 

Piotr Biłos :

   Julien Bryan est un photo-reporter américain qui a joué le rôle de passerelle entre la France et la Pologne. Pendant la Première Guerre mondiale il a servi comme ambulance à Verdun et dans l’Argonne. Il est à Venise lorsqu’il apprend l’attaque contre la Pologne le 1er septembre 1939, il rejoint Varsovie ;  le 7 septembre, la ville est déjà assiégée. Piotr Biłos insiste, il faut avoir en tête la carte de la Pologne en 1939, la ville de Varsovie ne se situe pas de la même façon dans le territoire, elle est à environ 100 km de la frontière ouest. Bryan est animé d’un idéal humaniste, il photographie et veut réaliser des films montrant la souffrance des populations civiles. Il obtient le soutien du maire de Varsovie, les Polonais ont immédiatement compris que la guerre aurait lieu également sur le front de la propagande. Il souligne que l’on rencontre toujours aujourd’hui, la propagande nazie dans de nombreux ouvrages y compris dans la série documentaire Apocalypse, la Seconde Guerre mondiale. Bryan quitte Varsovie le 21 septembre en même temps que tous les officiers étrangers à la suite de l’octroi d’un cessez-le feu. La garnison qui défendait ville capitule le 28 septembre après 3 semaines de bombardements aériens dont de nombreuses bombes incendiaires sur les points emblématiques de la ville, augmentant le passage des junkers pour Yom Kippour. Le gouvernement part en exil via la Roumanie d’abord à Angers puis à Londres après la défaite de la France. La population polonaise fuit vers l’est notamment à Lublin.

Les photos de Bryan sont publiées aux Etats-Unis, il montre son documentaire réalisé à partir de 6h de pellicule mais il n’arrive pas à susciter une intervention en faveur des populations civiles polonaises bien qu’il ait rencontré le Président Roosevelt. Bryan revient à Varsovie en 1946 et 1959, il lance une enquête pour retrouver les personnes filmées.

Piotr Biłos revient sur les mensonges nazis. Il n’y a pas eu de chars allemands attaqués par la cavalerie polonaise, c’est un mythe monté de toutes pièces. L’aviation n’a pas été clouée au sol dès le 1er jour, elle a pu se replier et Varsovie a été défendue par la voie aérienne jusqu’au 7 septembre, 268 avions allemands ont été abattus (également par la DCA). Puis l’aviation s’est repliée en Roumanie, 10 000 aviateurs polonais iront renforcer les aviations occidentales.

En 1939, Varsovie compte  1,3 million d’habitants dont un tiers de juifs, c’est une ville cosmopolite du fait de la présence de nombreux réfugiés issus de l’Allemagne ou de l’URSS, la vie culturelle y est très brillante, l’exposition universelle devait y avoir lieu en 1940 et elle espérait les Jeux Olympiques pour 1948 ou 1952.

Le 5 octobre, Hitler est présent à Varsovie pour un grand défilé militaire, on ne comprend toujours pas pourquoi il voulait détruire Varsovie : détestation des Slaves et des Juifs, faire sauter un verrou sur la marche vers l’Est ? Dès septembre 1939, les nazis y ont commencé l’Intelligenzaktion contre les élites  polonaises, des listes avaient été établies au préalable ; après le déclenchement de l’opération Babarossa, ils projettent la déportation de la population polonaise en Sibérie.

 

 

Fabrice Grenard,

   Il commence son propos en rappelant que 80 ans se sont écoulés depuis le début de la Seconde Guerre mondiale, à 25 ans d’intervalle, la France a connu deux grandes mobilisations dont il nous reste deux images d’Épinal : en 1914, les Français sont partis la fleur au fusil, en 1939, en revanche, ils ne voulaient pas se battre d’où la défaite. Mais autant le premier mythe a été déconstruit par J.J. Becker, autant pendant longtemps, il n’y a pas eu de travail comparable pour 1939 car les deux camps (Vichy et de Gaulle) ont utilisé cette image. Faire œuvre d’historien, c’est éviter l’anachronisme, ne pas avoir une vision téléologique (penser l’histoire comme si elle était écrite d’avance). Il prévient qu’il arrêtera son étude en avril 1940 à la fin de la drôle de guerre, expression que les historiens ont pris chez le journaliste de Gringoire, Roland Dorgelès, expression qui va rester, les Anglais parlent de phoney war (fausse guerre), les Allemands, de Sitzkrieg (guerre assise). Il est vrai que Les Actualités montrent des images joyeuses telles Fernandel aux armées, il faut rassurer les populations. F. Grenard pense que Dorgelès a peut-être utilisé le terme « drôle » dans le sens de bizarre.

Or toutes les archives sont ouvertes aujourd’hui, celles des renseignements généraux, de la justice …  et même celles qui ont été saisies en 1940 en France puis emmenées à Moscou en 1945 et rendues en 2000 ; elles sont très précieuses et montrent une réalité très différente de l’image que l’on en a.

 

Première idée reçue : « les Français ne veulent pas mourir pour Dantzig » (Déat), formule qui ne témoigne pas de ce que vivent les gens, l’opinion publique a évolué, Hitler n’a pas respecté les engagements pris à Munich, Mussolini s’est rapproché d’Hitler, en août est signé le pacte de non-agression germano-soviétique, les Français ont compris qu’ils ne pourraient plus reculer, la mobilisation se déroule bien, sans aucune manifestation pacifiste. Il n’y a pas de désertions (moins de 0,1 %, soit moins qu’en 1914), 5 millions d’hommes sont équipés et partent vers le front en quelques jours. Tous les rapports insistent sur le calme des populations, pour des Américains en poste à Paris « les Français prennent la guerre comme une tâche à accompli ». M. Bloch dans L’Étrange défaite décrit un esprit semblable à celui de 1914. Mais les Français n’ont pas compris la spécificité du nazisme.

Deuxième idée reçue : pendant la drôle de guerre, les Français auraient continué à vivre comme si de rien n’était, M. Chevalier chante : « Et tout cela ça fait d’excellents Français… ». En fait dès 1939, le quotidien est bouleversé, il y a de nombreuses alertes, les Français ont en mémoire les bombardements en Espagne au cours de la guerre civile, à partir du mois d’août les oeuvres d’art commencent à être évacuées des musées parisiens, les consignes de la Défense passive s’appliquent 5 millions de masques à gaz sont distribués, les gens font des réserves d’eau dans leur baignoire. 600 000 personnes quittent Paris en septembre 1939 (enfants, femmes, vieillards).  350 000 Alsaciens et Mosellans sont évacués vers le Sud-Ouest. 3 millions de réfugiés dont les républicains espagnols ou les Allemands anti-nazis sont internés dans des camps de fortune. La vie est difficile pour tout le monde d’autant plus que l’hiver est très froid et que les produits coloniaux n’arrivent plus, on compte 4 à 5000 décès de plus, même parmi les militaires qui souffrent de maladies liées à la sous-nutrition.

Troisième idée reçue : le rapport de force était favorable à l’Allemagne, c’est totalement faux, le Front Populaire avait parfaitement conscience du danger allemand et avait fourni un effort considérable. En 1939, les forces étaient équilibrées, 5 millions d’hommes du côté français, 3 du côté allemand mais la démographie française était vieillissante. Tant pour les armes légères que pour les chars , le niveau est équivalent, mais la stratégie est différente, ces derniers seront dispersés tout au long du front. En revanche, le déséquilibre est net pour l’aviation sauf si l’on rajoute les avions de la RAF, en septembre 1939, Jean Monnet est parti aux États-Unis pour en commander. Toutefois la France dispose de la réserve coloniale ; le slogan de la période est : « nous gagnerons la guerre car nous sommes les plus forts. ».

Quatrième idée reçue : la France n’a pas eu de stratégie. En fait , il y en a une : miser sur une guerre longue, l’Allemagne n’a pas de réserves, comme en 1918, elle s’écroulera.

Cinquième idée reçue : il n’y a pas eu de combats en septembre 1939 et avril 1940. Certes, il n’y a pas eu de grandes offensives mais les combats ont fait 3000 morts dont 1000 lors de l’offensive symbolique de la Sarre afin de montrer à la Pologne qu’elle n’était pas seule. Il y a eu 11 000 sorties aériennes, d’intenses combats maritimes, des opérations des corps francs.

Mais la défaite était impensable et impensée (ligne Maginot, Alliances, réussite de la mobilisation), c’est fondamental pour comprendre l’acceptation de l’armistice.

La défaite de la Pologne était inéluctable, la résistance a commencé avant la capitulation.

 

Piotr Biłos intervient, les Polonais étaient persuadés de remporter la victoire, en 1939 l’armée polonaise était forte, la 4ème  de l’alliance, elle a combattu pendant toute la guerre. La France a manqué à ses engagements de mai 1939 (offensive de secours sous les 3 semaines en cas d’attaque allemande). Le 12 septembre 1939 a lieu à Abbeville, le premier Conseil Suprême interallié, l’ambassadeur polonais n’est même pas convié. En 1933, Piłsudski avait proposé d’attaquer l’Allemagne . Hitler avait pu taber sur la passivité des Anglo-Français, une thèse a cours en Pologne : les Français et les Anglais ont fait preuve de cynisme, « on aura le temps de s’organiser pendant que les Polonais lutteront ».

Fabrice Grenard ajoute que le discours d’Hitler devant le Reichstag le 6 octobre 1939,  dans lequel il se dit prêt à négocier avec les Alliés, a créé une démobilisation des esprits puis l’hiver s’est installé.

 

Les questions portent principalement sur l’intervention soviétique et l’attitude du Parti Communiste français, en ce jour anniversaire du 17 septembre, l’émotion est grande dans la salle.

Pour Fabrice Grenard, après le pacte germano-soviétique, les communistes français sont perturbés, ils essaient de garder l’équilibre entre obéir au chef et faire leur devoir, fin septembre le parti est interdit, les cadres recréent un parti clandestin qui suit les directives du Komintern, la guerre n’est plus la lutte contre le fascisme mais contre l’impérialisme, la guerre directe n’étant pas possible entre Anglais, Français et l’URSS, il leur faudra saboter l’effort de guerre français.

Compte-rendu réalisé par Arlette Pature.